Le wapiti et les humains en Béringie

Le 24 janvier 2014

Le premier voyage du wapiti et des humains par le pont continental de Béring

Pour de nombreux scientifiques, le fait de déterminer le moment où une espèce donnée de plantes ou d’animaux a colonisé une région constitue un domaine de recherche important. Non seulement cette démarche est-elle intéressante du point de vue historique, mais cela nous permet aussi d’établir pourquoi et comment certains organismes réagissent aux changements environnementaux, et de quelle façon ils se sont adaptés à leur habitat actuel. Le pont continental de Béring est le plus important point d’entrée pour l’Amérique; c’est grâce à lui que des animaux et des personnes ont pu migrer de l’Asie pendant l’époque glaciaire. En archéologie, la date précise à laquelle les premiers habitants ont traversé le pont continental suscite encore de vifs débats.

Dans une récente étude publiée dans Proceedings of the Royal Society B, une équipe internationale de scientifiques maintient que les vestiges fossiles du wapiti d’Amérique du Nord (Cervus elaphus canadensis) donnent des indications utiles pour comprendre à quel moment les premiers habitants ont pu passer de l’Asie à l’Alaska en empruntant le pont continental de Béring.

Bien qu’ils aient fait leur apparition assez récemment sur le continent, les wapitis figurent parmi les grands mammifères emblématiques d’Amérique du Nord. « Pour la première fois, nous savons à quand remonte la première colonisation de l’Amérique du Nord par les wapitis et nous connaissons les anciennes conditions environnementales qui ont facilité leur migration. Cela nous aide également à comprendre quand et comment les premiers habitants sont arrivés », explique Ian Barnes, chercheur au Musée d’histoire naturelle de Londres et responsable de l’étude.

Les chercheurs ont obtenu les datations par le radiocarbone, les données isotopiques et génétiques de plus d’une centaine d’anciens bois, ainsi que des échantillons de dents et d’os recueillis en Asie et en Amérique du Nord, y compris des spécimens trouvés au Yukon. Les résultats de ces analyses dénotent que les populations de wapitis se sont développées et se trouvaient en plus grand nombre dans le nord-est de la Sibérie, pendant la période relativement chaude, il y a environ 50 000 ans. Cependant, les wapitis ont subi de plein fouet les conditions de froid extrême du dernier maximum glaciaire, ce qui a donné lieu à une longue période de déclin de la population jusqu’à il y a environ 22 000 ans. Avec le retour d’un climat plus favorable, voilà de cela environ 15 000 ans, les conditions étaient bonnes pour que le wapiti revienne et les populations ont continué d’augmenter en Sibérie jusqu’à aujourd’hui. Peu de temps après, le wapiti a migré de la Béringie vers l’Alaska pour plus tard peupler la majeure partie du territoire nord-américain.

Ces résultats ont soulevé quelques questions majeures. Si les wapitis vivaient en Sibérie depuis longtemps, pourquoi ont-ils attendu si longtemps pour traverser le pont continental de Béring pour venir en Amérique du Nord? Et quelles conditions météorologiques leur auraient permis de migrer à cette époque?

Meirav Meiri et ses collègues chercheurs avancent l’idée qu’une sorte d’obstacle a dû empêcher les wapitis de se rendre vers l’est de l’Amérique du Nord pendant une grande partie des 50 000 dernières années. Les données paléoenvironnementales démontrent que le pont terrestre du centre de la Béringie était beaucoup plus froid et humide, donc un habitat pas très favorable pour les wapitis, et ce, pendant presque tout le Pléistocène tardif. Il y a environ 15 000 ans, les températures se sont brièvement réchauffées en raison d’une augmentation de la production fourragère, si bien que les herbivores généralistes comme les wapitis ont pu pour la première fois traverser l’est de la Sibérie et ainsi venir coloniser l’Amérique du Nord. Il y a environ 11 000 ans, cette période de migration a été abruptement interrompue avec l’élévation du niveau de la mer et l’inondation du pont continental de Béring.

Il est intéressant de remarquer que la situation des populations de wapitis de la Béringie s’apparente beaucoup aux découvertes archéologiques de la migration des premiers humains vers l’Amérique du Nord. Les chercheurs croient que les populations humaines de la Béringie étaient soumises aux mêmes variables environnementales ou climatiques que les wapitis, ce qui aurait empêché les deux types de mammifères de coloniser l’Amérique du Nord il y a environ 15 000 ans. L’étude donne également à penser que les humains ont peut-être migré en même temps que les wapitis et étaient des chasseurs spécialisés. Les données de plusieurs sites archéologiques soutiennent l’hypothèse que cette période de réchauffement et l’élargissement du territoire des wapitis auraient facilité la migration des humains par le pont continental de Béring et plus au sud, d’un bout à l’autre de l’Amérique.

Cette étude s’inscrit dans le cadre de la recherche doctorale de Meirav Meiri au Royal Holloway de l’Université de Londres et a été réalisée en collaboration avec des scientifiques britanniques, américains, israéliens, russes et canadiens. « Plusieurs Yukonnais s’intéressent à l’histoire du wapiti dans notre territoire. C’est vraiment une bonne chose que de pouvoir enfin trouver des réponses à des questions restées en suspens quant à la période à laquelle cette espèce a vécu en Béringie et sur son lien avec les premières populations humaines d’Amérique du Nord. Je suis fier que le Programme de paléontologie du Yukon puisse venir en aide aux étudiants et aux scientifiques des quatre coins de la planète et de pouvoir collaborer avec eux afin de trouver de nouvelles informations sur les fossiles du Yukon et sur notre histoire ancienne », déclare Grant Zazula, paléontologue du Yukon.

Référence : Faunal record identifies Bering isthmus conditions as constraint to end-leistocene migration to the New World. Meirav Meiri, Lister AM, Collins MJ, Tuross N, Goebel T, Blockley S, Zazula GD, van Doorn N, Guthrie RD, Boeskorov GG, Baryshnikov GF, Sher A, Barnes I. 2014. Proceedings of the Royal Society B, Biological Sciences, 281.

Renseignements : Ian Barnes - I.Barnes@nhm.ac.uk

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